FESCI au temps des Démocrates

Fondements idéologiques et politiques d’un combat de la jeunesse ivoirienne. Part 1

Dans notre première adresse à notre génération, nous disions ceci :

« Si la colère est bonne à être exprimée dans un premier temps, c’est la suite organisationnelle et comportementale qui justifie, en dernière analyse, l’utilité de cette réaction. Si nous devons continuer à faire et être comme nous l’étions avant ce qui nous aura conduits dans la rue, alors, cela ne valait strictement pas la peine. »

Dans cette citation, nous avons deux conditionnalités. D’une part, c’est celle qui concerne l’expression de nos émotions au regard d’une situation. D’autre part, c’est la conditionnalité justificative de l’expression de nos émotions. En d’autres termes, exprimer son émotion spontanée n’a aucun sens si cela a pour objectif de se vider et se contenter d’avoir sorti ce qu’il avait d’étouffant en nous. Il s’agit plutôt ici d’une révolte. Elle est différente de la révolution qui est une forme organisée de la révolte avec des fondements idéologiques et une forme organisationnelle. Aussi, lorsque la révolution se retourne contre ses propres principes et en adopte d’autres qui ne semblent pas être en adéquation avec ses principes idéologiques et organisationnels de départ, elle devient une réaction, dans le sens d’une évolution négative, sinon, négationniste du combat de départ. Quelle est la relevance de ces remarques préliminaires avec la Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire, FESCI, créée le 21 Avril 1990 par des étudiants en rupture de ban avec le système du parti unique, aidés par le Syndicat Nationale des Enseignants de la Recherche et de L’Enseignement Supérieur, SYNARES ? Et surtout, quelle est la relevance, à l’étape actuelle de la lutte pour la démocratie et le bien-être du peuple ivoirien, de cette incursion dans notre passé militant ?

C’est notre position, comme Myriam Makéba, la diva Sud-Africaine de la musique Africaine, que l’histoire n’est pas faite pour les morts mais peut servir de conducteur aux vivants dans leur recherche de réponses aux questions actuelles et leurs choix qui détermineront leur futur. En un mot, si nous trouvons utile de revenir sur les fondements idéologiques et politiques de notre combat, c’est pour éclairer, former et permettre à ceux qui nous ont remplacés dans la catégorie de la jeunesse ivoirienne, de faire les choix idoines et trouver, par eux-mêmes, les solutions pour leur futur.

En effet, lorsque nous nous sommes retrouvés, ce samedi 21 Avril 1990, en L’Eglise Sainte Famille de la Riviéra, à Cocody, des quartiers huppés de la capitale ivoirienne, c’était pour jeter les bases d’une organisation dont le but était clairement défini par son slogan que j’avais trouvé lorsque j’écrivais le manifeste avant la clôture de l’assemblée générale. Depuis le 19 février 1990, avaient éclaté des heurts entre policiers, gendarmes et militaires d’une part, étudiants d’autre part, sur la base de la coupure de l’électricité en pleine période de partielle à l’université nationale de Côte d’Ivoire, aujourd’hui appelée Université Félix Houphouët-Boigny, du nom du Père fondateur de notre pays.  Les membres du Syndicat des agents de la Compagnie nationale d’électricité, EECI, en guise de protestation contre la diminution de leurs salaires consécutivement aux décisions du Conseil National de Septembre 1989, passaient leur temps à interrompre l’électricité. Cette nuit-là, ils avaient coupé le courant des étudiants de la cité universitaire de Yopougon. Ils avaient enfin réussi à pousser les étudiants dans les rues.

De cet incident, en effet d’entraînement lié au contexte de l’effondrement du Mur de Berlin, on en était arrivé à se poser la question cruciale de savoir QUE FAIRE, en dernière analyse, pour que les revendications corporatistes de mieux-être des étudiants aboutissent ?

Sur la question, deux tendances se dégageaient très rapidement. Les étudiants, de bonne foi, qui voulaient justement que l’Etat Houphouëtiste continue de remplir ses obligations de départ, à savoir, blanchir et nourrir le peuple ivoirien pour justifier le parti unique, voulaient tout simplement que les bourses, le train de vie les conditions d’études et de vécu, des étudiants changent. Bien-entendu, ces derniers, avaient le soutien des jeunes du parti unique qui voyaient en eux des partenaires objectifs si et seulement si, leur tendance devenait la majoritaire, dans le milieu estudiantin. Pour ma part, je n’étais pas de ce groupe étant entendu que mon analyse des causes internes et externes de la situation me conduisait à conclure que nous étions à la fin des partis uniques et que, de ce fait, il ne pouvait y avoir d’autre alternative que la démocratie et la gestion rationnelle des états, en particulier, africains. Notre tendance réclamait le pluralisme et la démocratie comme condition pour le changement des conditions de vie et de travail des étudiants. Justement, à cette assemblée générale constitutive qui marquait la rupture avec le MEECI, mouvement des Elèves et Etudiants, section du PDCI, Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, j’avais écrit qu’il ne peut y avoir d’école nouvelle sans une démocratie véritable.

Etudiant en histoire des relations internationales, j’avais passé les deux dernières années à faire des recherches sur Le Démocrate, le premier journal de combat du PDCI. Mon mentor, le Professeur Semi-Bi Zan qui m’appréciait à juste titre, m’avait proposé ce thème pour mon mémoire de maîtrise. Et ces recherches m’avaient conduit à lire les œuvres des grands théoriciens du marxisme, des ouvrages de sciences politiques et économiques, ainsi que des centaines d’articles de journaux et de page d’archives de la Fondation Félix Houphouët-Boigny. Quelle ne fut mon choc de constater que Le Démocrate véhiculait des idées radicales avec des expressions tout à fait spécifiques. Pour mieux les comprendre, je m’étais mis à l’étude des grands textes comme ceux de Karl Marx, Lénine, Trotski  et Mao Tsé Toung. La bibliothèque de mon Grand Cousin, Begnana Bogui Jean-Baptiste, ancien étudiant de L’Université Patrice Emery Lumumba de Moscou, me servait de sanctuaire. Entre celle de L’INADES, la sienne et Le Centre Culturel Français, je passai le clair de mon temps à dévorer les mots et expressions, les analyses et la méthodologie de l’argumentaire mais aussi et surtout, les grandes idées que je pouvais résumer en trois parties.

La première était que le monde, depuis 1945, était engagé dans un combat titanesque entre les puissances capitalistes avec à leur tête les Etats-Unis d’Amérique et les forces anticapitalistes dont L’Union Soviétique et La Chine constituaient les leaders incontestés. Dans leur combat, ils avaient entraîné le reste du monde et que chaque composante mettait tout en œuvre pour faire respecter son ordre interne. Cette bataille était celle de deux idéologies qui se voulaient contradictoires, pour ne pas dire, fondées sur la confrontation. Marx en avait planté le décor. Lénine avait précisé le cadre spécifique de son pays. Mao disait clairement que pour réussir ce combat, L’URSS de Staline se trompait de stratégie comme, justement, l’avait noté auparavant Trotski qui avait vu dans la bureaucratie, la force antirévolutionnaire qui sous-tendait le stalinisme et qui finirait par perdre le combat, à long terme, contre le capitalisme qui lui était flexible et s’adaptait au contexte tout en se redynamisant à chaque étape de son évolution depuis plusieurs siècles. En un mot, cette bataille était tout aussi réelle qu’intellectuelle.

Et c’est ici que la deuxième composante de mes recherches me permettait de comprendre les dialectiques en cours sur notre continent. Ainsi, les lectures diverses des grands auteurs africains me permettaient de comprendre que L’Afrique aussi faisait face à des choix drastiques puisqu’elle ne pouvait aucunément ignorer ce qui se passait dans le monde. Certes, elle avait été le théâtre de drames comme la traite de ses fils tant dans le Sahara que les Océans. Certes elle avait été exsangue depuis des lustres. Mais elle résistait de tout son être et cette bataille mondiale des idéologies n’était pas nouvelle. Elle devrait trouver sa voie pour sauver ses propres intérêts. Sur cette question, elle se divisait en deux. D’une part, ceux qui estimaient que les Africains ne pouvaient aucunément faire face à la machine répressive et massive du camp capitaliste et qu’il fallait s’allier à elles pour éviter de tomber dans le traquenard de la déstabilisation permanente. Selon Houphouët-Boigny qui en était un des leaders, l’évolution matérielle de notre continent, arriéré en tout point de vue, ne pouvait lui permettre de rentrer dans un combat entre forces capitalistes et forces communistes. Pour la raison que tout était à construire, toute démarche tactique qui les enverrait dans des positions de confrontation les exposerait à la destruction. Cette position n’était pas celle de ceux qui estimaient que pour résoudre la problématique fondamentale du développement, il fallait tout simplement faire la rupture totale avec les forces coloniales pour leur faire face et choisir une autre forme de développement économique et sociale. L’alliance avec les Forces dites du Progrès, L’URSS et La CHINE, était par conséquent tactique pour équilibrer les forces et accéder ainsi à la libération nationale, seule option pour redémarrer notre histoire. Une célèbre empoignade intellectuelle entre Houphouët-Boigny et Gabriel D’Arboussier, résumait ces tiraillements entre leaders des peuples Africains dont le but était tout simplement de trouver la solution idoine.

Par conséquent, enfant né après les indépendances, je me retrouvais à faire le juge entre toutes ces tendances pour savoir laquelle avait eu raison en définitive. Ce qui m’avait frappé était Le Démocrate. Je m’étais rendu compte finalement que la politique n’était pas une science statique et que les choses évoluaient en fonction du contexte et du temps. La grande leçon venait surtout des positions sur la stratégie et la tactique. Mais qu’est-ce qui était donc la stratégie ? Et la tactique ? Comment alors les identifier et surtout les lire dans les démarches et politiques concrètes du terrain. La troisième composante de mes recherches me conduisait directement à la littérature sur La Stratégie et La Tactique pour ainsi me former sur L’Art de la Guerre Politique. La recherche que mon Professeur m’avait demandée de faire m’avait entièrement façonné pour me mettre dans la position de quelqu’un qui désirait, de tout son être, voir enfin se réaliser les idées véhiculée par les journalistes du  Le Démocrate. Je pensais à Coffi Gadeau, Bernard B.Dadié, Ouezzin Coulibaly, principaux rédacteurs de ce journal enflammé, anticolonialiste, révolutionnaire. La recherche académique ne pouvait avoir de cohérence que si elle aboutissait au changement. La Gauche ivoirienne était une suite de la Gauche mondiale et ses animateurs nous avaient tous encadrés depuis les lycées et collèges puisque ces derniers étaient le nid des opposants encagoulés. Dès lors, naturellement, mais aussi par conviction et par devoir historique parce que mon père était plus idéologiquement proche de Jean-Baptiste Mockey, je ne pouvais que mettre en pratique les cours de Le Démocrate, de Mao, de Lénine, de Trotski d’une part, mais aussi et surtout de Cheick Anta Diop dont le texte, «  Alerte sous les Tropiques », allait m’aider à conceptualiser la lame de fond de ce qui deviendrait entre 1990 et 1993, les fondamentaux de la pratique syndicale spécifique qui fut la nôtre : Le Fescisme ! A SUIVRE MERCREDI PROCHAIN DIEU LE VOULANT ! AMEN! 

Abidjan, Le 17 Juin 2020

AHIPEAUD Martial Joseph, PhD

Président de L’Union des Anciens de la Fesci

Enseignant-Chercheur, Département d’Histoire

Université Alassane Ouattara de Bouaké

République de Côte d’Ivoire

2 commentaires sur “FESCI au temps des Démocrates

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  1. Je pense qu’il serait intéressant de rappeler quelles étaient vos revendications à cette époque (et de situer le contexte), afin que vos lecteurs, non contemporains de ces différents évènements puissent en saisir la pertinence.

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